Mais qui est ce dauphin au comportement curieux observé le long de la Côte d’Azur ?

Il a fait beaucoup parler de lui ces derniers temps, que ce soit sur les réseaux sociaux, les plages, les médias locaux ou les clubs de plongée azuréens : un jeune Grand Dauphin a depuis deux mois pris l’habitude de s’approcher des rives, des bateaux et des humains, dans une zone s’étendant à peu près de Saint-Raphaël au Cap Martin.

Des observations très atypiques… mais fréquentes ces dernières semaines

De nombreux témoignages nous sont parvenus de la part de plaisanciers intrigués par le comportement inhabituel de cet animal isolé, avec souvent un sentiment de ravissement devant la belle rencontre qu’ils venaient de faire (avaient-ils eu affaire à un des fameux « dauphins ambassadeurs » ?), mais aussi parfois un sentiment d’inquiétude devant les risques encourus par l’animal turbulent ou son état de santé.

Animal particulièrement joueur vu début juin près du Cap Martin avec sa fameuse tache sur le flanc
Merci à la section Jetski du Club nautique de Nice pour cette image

Les observations de dauphins ne sont pas inhabituelles le long de nos côtes, mais celles-ci étaient un peu différentes : l’animal paraissait très familier, s’approchant volontiers des bateaux ou des nageurs, et surtout, dans de nombreux cas, nous pouvions les raccrocher à un individu en particulier, en raison d’une grande tache blanche s’étendant en haut du flanc droit de l’animal ; lors de quelques autres observations -y compris même deux fois où un animal en situation intrigante été signalé au Groupe de Sauvetage Animalier des pompiers ou au Réseau National Échouages-, aucune identification visuelle de l’individu n’avait pu être obtenue, mais il y a de bonnes chances pour que ce soient les frasques côtières de cet animal qui aient inquiété les observateurs.

Une petite énigme à résoudre…

Rapidement après les premiers témoignages, nous avons voulu vérifier par photo-identification si cet individu à la pigmentation particulière était un animal que nous avions déjà rencontré dans le coin, mais au-delà de la fameuse tache claire sous l’aileron, qui ne nous évoquait rien, les images disponibles ne permettaient pas d’être affirmatifs sur l’identité du jeune dauphin. Puis en juin, avec la multiplication des rencontres, nous avons finalement pu en avoir le cœur net : nous connaissions effectivement bien l’animal, qui n’est autre que…
…le jeune Tursiops flotteur que nous avions assisté en janvier !

C’est une satisfaction pour nous car, les lecteurs qui avaient suivi l’affaire (qui avait mis les Azuréens « en émoi », pour reprendre le terme d’une direction départementale à l’époque) s’en souviennent sans doute, le pronostic pour cet animal malade était très réservé !

Comparaison par photo-identification permettant de confirmer l’identité de l’individu, à la faveur d’une récente approche par l’animal de plongeurs en plein travail
Merci à Tom et Denis pour l’image du 21 juin

Lorsque, le 19 janvier, nous l’avions observé à Théoule-sur-Mer après son signalement par le Parc maritime, son état avait sensiblement empiré par rapport à ce que nous avions pu voir à Nice le 17, et l’animal n’arrivait plus du tout à s’enfoncer sous l’eau, victime d’une flottabilité très augmentée du fait d’une pathologie encore incomprise. Le seul point positif était que, bien que diminué, il manœuvrait encore pour ne pas se laisser approcher à moins de cinq mètres.

Lors de l’observation du 22 devant Cannes, nous avions un peu repris espoir, puisque son comportement était un peu plus dynamique et surtout qu’il était maintenant accompagné par un adulte en bonne santé. Au vu de la situation, le mieux à faire était d’escorter à distance les deux animaux, assurant quand nécessaire leur tranquillité vis-à-vis de plaisanciers trop intrusifs afin de garder les meilleures chances de convalescence au jeune malade.

Parbatt (au second plan) accompagné par un comparse

Les deux animaux avaient ensuite été aperçus le long des côtes varoises pendant quelques jours, puis nous n’avions plus eu de nouvelles… ce qui pouvait soit laisser craindre un décès de l’animal, soit laisser espérer une guérison du jeune Tursiops, gentiment surnommé « Parbatt »… et nous sommes donc contents que ce soit la seconde possibilité qui ait été la bonne !

Et au-delà de la bonne nouvelle…

C’est également intéressant d’un point de vue scientifique : il arrive parfois chez certaines espèces de cétacés, souvent des Grands dauphins, que des individus isolés aient un comportement curieusement confortable avec les humains, étant parfois même appelés « Dauphins ambassadeurs » du fait de leur familiarité. On ne sait en général pas vraiment ce qui amène ces animaux à avoir ce comportement « déviant » par rapport au comportement normal de leurs congénères, desquels ils s’isolent… mais pour le cas de Parbatt, on a un assez bon indice ! Mi-janvier, lors de la dernière observation où il arrivait encore à peu près à plonger, il était un peu à la traine d’un groupe d’autres Tursiops, peut-être sa famille, et il en a ensuite été séparé des suites de sa maladie et de ses difficultés de locomotion : est-ce là l’élément déclencheur de son comportement actuel, largement atypique ? C’est très probable. Et les humains, dont il se méfiait initialement, semblent être plutôt devenus pour lui des objets de curiosité et de divertissement.

Flottabilité et déplacement très anormaux pour notre jeune Tursiops lorsque nous l’avions escorté à Théoule en janvier…

Il sera intéressant de voir combien de temps ce comportement familier persistera ; nous avons pu l’observer très récemment avec une tonicité et un embonpoint très satisfaisants : ce jeune mâle est donc en bonne santé physique (sa santé psychique est nettement plus discutable), et arrive à se nourrir convenablement même en étant isolé de ses congénères. Ce qu’il n’est d’ailleurs pas tout le temps ! On se rappelle qu’un adulte l’avait pris sous son aile(ron) en janvier, et il a également été vu accompagné d’un camarade non identifié en mai. D’ailleurs, le nombre de cicatrices intraspécifiques sur sa peau, résultant de morsures plus ou moins cordiales de ses congénères, semble augmenter au fil du temps, et c’est donc bien qu’il n’est pas toujours seul.

Ici observé en juin après qu’il ait rejoint notre embarcation : voilà une nage bien plus rassurante !

En parlant de cicatrices, vous avez été nombreux à nous demander à quoi correspondait la tache blanche qu’il arbore sous l’aileron, et si cela signait une ancienne blessure ou une maladie de peau… Eh bien il s’agit donc en fait des conséquences… d’un coup de soleil ! En effet, vous vous rappelez peut-être que la météo était très ensoleillée en janvier, et donc qu’au bout de quelques jours passés en surface sans immersion, la peau de Parbatt commençait à montrer des signes de desquamation et de brûlure, une petite cloque commençant même à apparaitre… d’où aujourd’hui cette cicatrice.

La peau des dauphins n’est pas faite pour rester longuement émergée au soleil : le 22 janvier elle avait déjà commencé à s’abimer…

Il est par la suite probable que l’animal se lasse de la proximité des humains, ou bien qu’en prenant de l’âge son instinct, reproductif notamment, le pousse à reprendre une vie sociale de Tursiops normal…. En espérant surtout, bien sûr, qu’il ne lui soit d’ici là pas arrivé de mésaventure ou de blessure !

Important : Comment se comporter en présence d’un dauphin ?

D’abord, que ce soit Parbatt ou n’importe quel dauphin, nous rappelons que toutes les règles de bonne conduite continuent à s’appliquer : la tranquillité et le non-dérangement de l’animal doivent toujours prévaloir. Nous rappelons par ailleurs qu’effectuer une manœuvre destinée à approcher des cétacés à moins de 100 mètres en Méditerranée française est explicitement interdit par la loi depuis 2021, et verbalisable.

Pour notre animal, c’est un peu plus délicat, dans la mesure où il a tendance à s’approcher lui-même des humains ou des embarcations. Mais la loi reste en fait valide : lorsque la distance entre vous et l’animal est de moins de 100 mètres, alors l’animal a encore le droit de s’approcher de vous s’il le désire (vous n’avez pas légalement obligation de fuir), mais le mouvement inverse, de vous vers l’animal, est proscrit ; de cette manière, c’est toujours le dauphin qui décide de la distance qu’il y a entre lui et un humain.

Toutes les autres règles du code de bonne conduite restent valables, en particulier :

  • Ne pas tenter de mise à l’eau si vous n’y étiez pas déjà lorsque l’animal a approché ; il est par ailleurs recommandé de ne pas vous laisser approcher à moins de dix mètres
  • Évidemment ne surtout pas essayer de toucher ou de nourrir l’animal, dont le statut sanitaire reste d’ailleurs incertain
  • Ne jamais oublier que c’est un animal sauvage (n’importe quelle idée peut lui passer en tête à tout moment, et cela d’autant plus que son comportement global est atypique), qui est très puissant et est dans son élément : il peut donc, volontairement ou non, infliger des blessures potentiellement mortelles
  • Que vous soyez en embarcation ou à la plage, si plusieurs humains ou bateaux sont présents, toujours faire en sorte que l’animal ne se sente pas encerclé, ce qui pourrait provoquer des réactions potentiellement dangereuses de sa part ; il faut également vous déplacer de manière à toujours être placés entre l’animal et la côte, de façon à ce que l’animal ne puisse pas se sentir piégé entre la rive et une potentielle menace
  • Ne jamais poursuivre l’animal, et bien sûr cesser l’observation au moindre signe de dérangement
  • Si vous êtes en embarcation motorisée et que Parbatt vous approche à moins de cent mètres, réduisez toujours votre vitesse à moins de 5 nœuds ; c’est très important, car d’après certains témoignages et notre propre expérience récente, l’animal ne se méfie plus assez des vedettes ou autres jetskis -des petites collisions ont même déjà été observées à plusieurs reprises-, et cette vitesse réduite est donc indispensable pour diminuer le risque de blessure pour l’animal : un coup d’hélice est vite arrivé, de même qu’un saut mal maîtrisé (ça parait un peu bête n’est-ce-pas ? c’est pourtant possible !).

C’est grâce à ces mesures de bon sens que nous espérons que l’été se passera sans encombre pour notre jeune rescapé. La nouvelle de sa survie est très réjouissante, mais son comportement altéré de ces dernières semaines, bien qu’il produise souvent de très beaux souvenirs pour les humains, demeure préoccupant (une étude scientifique récente* traitant des dauphins familiers rapporte que les histoires se terminent souvent assez mal, avec soit des comportements dangereux de l’animal envers des humains, soit des blessures occasionnées au dauphin par le comportement des observateurs…) ; nous espérons donc qu’avec un peu de bonne volonté de la part de tous, tout se passera pour le mieux pour ce jeune Tursiops, à qui nous souhaitons en tout cas une longue et heureuse vie !

Le soleil est couché depuis presque une heure dans la Baie des Anges… nos gaz sont coupés, Parbatt continue son chemin vers Antibes en bondissant avec entrain

NB : le Groupe de Recherche sur les Cétacés remercie tous les usagers de la mer qui nous ont partagé leurs observations de cet animal !
Si vous le rencontrez encore dans les semaines à venir, vous pouvez nous en faire part avec plaisir, pour que puissions continuer à suivre l’animal à distance ; mais attention, aucune manœuvre, même avec l’intention louable de vouloir vérifier qu’il s’agit bien de Parbatt, ne doit conduire à enfreindre les règles de bonne conduite citées plus haut !
Si l’animal vous semble en danger immédiat de mort ou d’échouage, vous pouvez également contacter le RNE (standard 05.46.44.99.10 7j/7) ou les pompiers (18) ; et bien sûr si vous assistez à des actes d’incivilité flagrante de la part d’humains indélicats, un appel au 17 pourra être utile pour rétablir la tranquillité de l’animal.

Adrien et cetaces.org

*Nunny & Simmonds, 2019 : A Global Reassessment of Solitary-Sociable Dolphins