… Alors que le programme Delmoges n’a pas trouvé de remède
Alors que les services de l’Etat ont débuté la mise à jour (fort utile) de leurs pages consacrées à la mortalité des dauphins imputable aux pêcheries du golfe de Gascogne, le programme Delmoges, consacré entre 2022 et 2025 à ce grave problème et financé à hauteur de 5 millions d’euros, a livré ses conclusions.
Le programme « avait pour objectifs de comprendre les causes et les mécanismes des captures, de mieux quantifier les facteurs de risque pouvant les influencer, et de discuter d’options de remédiation pour en réduire la fréquence » (rapport final, résumé). Il les a remplis en partie.
En effet, « Le projet Delmoges a permis de reconstituer une réaction en chaîne dans l’écosystème marin, à l’origine de l’augmentation des captures, validant ainsi une hypothèse formulée avant le début du projet. Le changement climatique a entraîné un réchauffement des eaux du golfe de Gascogne, la modification des apports fluviaux et des effets en cascade dans le plancton qui ont abouti à des changements de distribution et une diminution de la qualité énergétique des petits poissons pélagiques (sardines et anchois principalement), qui se sont rapprochés des zones côtières. Les dauphins, suivant probablement ces proies, se concentrent à leur tour en hiver dans les secteurs de pêche les plus fréquentés, notamment par les fileyeurs. Ce rapprochement spatial peut expliquer en partie la hausse importante des captures accidentelles observée depuis 2016 » (rapport final, résumé).
Évidemment, le (changement) réchauffement climatique est un responsable idéal pour expliquer cette mortalité anthropique de dauphins : il n’a pas de visage, il ne vote pas, il ne bloque pas les ports. D’ailleurs, des journalistes ont très vite titré sur la responsabilité de monsieur Changement Climatique : pour Le Monde, c’est un facteur central, et pour Actu-Environnement, il explique l’augmentation des captures. Et le Conseil National des Pêches Maritimes (article du 6 janvier) de boire du petit lait, en relativisant toutefois certains résultats du programme Delmoges.
Qu’on s’entende bien : ici, il n’est pas question évidemment de nier l’influence du réchauffement climatique sur l’écosystème du golfe de Gascogne, car des résultats établis ne laissent pas planer le doute, comme sur la composition du zooplancton, avec pour probable conséquence le rapetissement d’espèces de poissons primordiales pour le Dauphin commun, la sardine et l’anchois. Simplement, la chaîne de causalité qui part du réchauffement climatique pour arriver à l’augmentation des captures n’est pas rigoureusement établie… Et il y a un témoin important qui n’a pas été appelé à la barre…
Quel est le cheminement qui a permis aux auteurs du rapport de cerner le réchauffement climatique comme responsable présumé de l’hécatombe ? Il s’agit d’un ensemble de sept hypothèses qui ont été soumises à la sagacité des scientifiques, certaines étant ‘liées aux dauphins’ et d’autres, ‘à la pêche’. La cause de l’augmentation de la mortalité des dauphins, ce serait :
- H01 D1 : la dégradation de l’état de santé = invalidée
- H02 D2 : l’augmentation de l’abondance (hivernale) = validée pour les eaux côtières
- H03 D3 : le changement d’alimentation = invalidée
- H04 D4 : (pourquoi D ?) le ‘dérèglement’ climatique et un effet de cascade écosystémique = validée
- H05 P1 : une modification (augmentation) de l’effort de pêche = à approfondir
- H06 P2 : des changements dans les stratégies de pêche (engins employés …) = à approfondir
- H07 P3: des différences individuelles dans les pratiques de pêche = à approfondir
Ce sont donc deux hypothèses validées, celle de l’augmentation d’abondance hivernale des dauphins dans les eaux côtières, et celle d’une cascade écosystémique trouvant son origine dans le réchauffement général des eaux du golfe (0,7°C en surface, en moyenne hivernale) et dans un apport de phosphate diminué en lien avec un moindre débit de fleuves comme la Loire, qui permettent aux auteurs de désigner le responsable de toute l’affaire, le ‘dérèglement climatique’.
Il y a des raisons de questionner la validation de l’hypothèse H04 ‘écosystémique’, mais on ne s’y attardera pas. Regardons plutôt l’invalidation de l’hypothèse H03 ‘changement d’alimentation’ : elle se base sur la comparaison des contenus stomacaux relatifs à deux époques, une ancienne (1999 à 2006) et une actuelle (2017 à 2019). Des éléments exposés dans une publication récente (Faure et al., 2025) nous servent de référence pour discuter le point.
Cinq poissons figuraient aux six premières places de la liste des proies préférées du Dauphin commun, en terme de % de masse ingérée, pour la période 1999-2006 : sur le podium, la sardine (38,4%), le chinchard (20,7%), l’anchois (11,1%) ; en 5ème position on trouve le merlu (3,7%) et en 6ème, le merlan bleu (3,6%)… mais, en bon quatrième, on a deux calmars communs, dont l’encornet (9,2% de la masse ingérée).
Pour la période 2017-2019, la sardine conserve la première place (41,3% de la masse ingérée), mais le chinchard rétrograde en 6ème position (3,7%), la médaille d’argent allant à l’anchois (19,6%), qui laisse la médaille de bronze au merlu (8,6%). La 4ème place va au maquereau (7,8%), alors que les calmars sont rétrogradés en seconde division (11ème place avec moins de 1% de masse). Les deux autres finalistes, respectivement 5ème et 6ème, sont les lançons (5,8%) et les sprats (4,4%), qui figuraient en seconde division durant la période 1999-2006, avec moins de 1% de masse consommée.
Bien que la sardine et l’anchois demeurent les proies les plus consommées par les dauphins, la part du chinchard diminue drastiquement, et le merlan bleu et l’encornet deviennent des aliments rares. Si un tiers du contenu de votre assiette avait changé de nature, ne considéreriez-vous pas que votre régime alimentaire a été modifié ?

En orange, les proies dont la masse ingérée a chuté entre les deux périodes, en turquoise, celles qui ont augmenté ; M% pourcentage en masse, N% pourcentage en nombre de proies.
Alors bien sûr, comme tout résultat de recherche celui-ci est discutable voire même contestable sur plusieurs points… mais, avec ces éléments, considérer l’hypothèse d’un changement d’alimentation comme invalidée, c’est très excessif.
D’autant que les responsables du programme Delmoges ont oublié un élément important dans leurs hypothèses de travail, un élément qui a toute sa place dans un raisonnement écosystémique : celui des captures des proies du Dauphin commun par les pêcheurs, qui constituerait donc l’hypothèse :
- H08 P4: une forte augmentation des prélèvements par pêche des proies du Dauphin commun = à explorer
Depuis 2010, les captures annuelles par l’Espagne et la France des cinq poissons préférés du dauphin (sardine, anchois, chinchard, merlan et merlu) ont augmenté de 45% dans le golfe de Gascogne, dépassant les 100 000 tonnes après 2013. Coïncidence, ce tonnage est en gros équivalent à la consommation de 200 000 dauphins adultes pendant 100 jours d’hivernage (estimation faite sur ‘un coin de nappe en papier’). Intéressant, non ?

Que Delmoges le veuille ou pas, la surexploitation du golfe de Gascogne par les pêcheries est un sujet à aborder pour tenter d’expliquer l’augmentation des captures. En effet, les dauphins ont effectivement en partie changé leurs menus, et donc l’endroit où ils s’alimentent : si leurs proies disponibles ont changé en raison d’un prélèvement accru par la pêche, leur zone de chasse hivernale s’est sans doute étendue davantage vers les côtes… et des zones densément pêchées.

Par conséquent, si l’on souhaite vraiment proposer des « options de remédiation pour réduire la fréquence [des captures de dauphins] », une des pistes potentiellement efficaces serait de réduire les prélèvements de la pêche sur les espèces favorites des dauphins, comme les chinchards et les merlans (peut-être aussi les encornets). En plus bien sûr de rendre enfin les filets plus détectables par les dauphins, y compris pour les bateaux de 8 à 12 mètres.

Pour conclure ce petit article sur les résultats scientifiques d’un programme très important, je donnerai la parole aux rédacteurs du ‘livrable’ L3.4.2 du programme Delmoges, une ‘synthèse des moyens technologiques de réduction des captures de petits cétacés pour les fileyeurs du golfe de Gascogne’ : « Les recherches devraient se concentrer sur l’identification des comportements alimentaires des dauphins afin de comprendre dans un premier temps à quel moment et quel endroit les captures sont réalisées et donc quels dispositifs de réduction des captures pourraient être les plus efficaces et dans quelle direction concentrer les efforts futurs ».
Avait-on imaginé que c’était d’emblée le but de Delmoges ? En tout cas cette proposition tombe bien, c’est en gros celle que j’avais faite lors d’une réunion préliminaire au programme, en 2022… et qui n’avait pas été retenue !
Alexandre et cetaces.org

