Protection des dauphins : l’heure des choix

Mortalité massive de dauphins et effet Théodule

« Des chercheurs qui cherchent, on en trouve. Des chercheurs qui trouvent, on en cherche » aurait dit le général de Gaulle (à moins qu’il n’ait jamais dit cela).

Aujourd’hui, il semble que l’on cherche plutôt à remettre à plus tard ce que l’on pourrait faire aujourd’hui

Notre ministre de la procrastination écologique s’est rendu à La Rochelle et s’est exprimé avec grande détermination devant les micros.

(Vidéo de @France 3 Poitou-Charentes https://france3-regions.francetvinfo.fr/nouvelle-aquitaine/charente-maritime/la-rochelle/rochelle-francois-rugy-annonce-plan-lutte-sauvegarde-dauphins-1643164.html, « François de Rugy en visite en Charente-Maritime – 21 mars 2019 ; par FD avec afp, publié le 22/03/2019 à 16:48, mis à jour le 22/03/2019 à 19:07 »).

A propos des prises de dauphins « records » dans les filets des pêcheurs du Golfe de Gascogne, le journaliste lui dit : « Vous demandez plus de recherche et en même temps on sait déjà que 90% de cette mortalité est causé par certains types de pêche ».

Il répond : « Nous voulons avoir une meilleure connaissance des causes de cette mortalité des dauphins, moi je ne peux pas me résigner, je crois que les Français ne peuvent pas rester fatalistes face à ces échouages de dauphins morts, qui en effet, pour la plupart, lorsque nous les récupérons, on constate que c’est lié à des engins de pêche. Donc il faut identifier quels sont les engins de pêche qui sont en cause, quelles sont les flottilles de pêche… Aujourd’hui nous avons dans le Golfe de Gascogne des pêcheurs français qui, eux, sont engagés dans un programme – c’est tout récent, depuis la fin de l’année dernière – un programme de surveillance, il y a des observateurs sur les bateaux de pêche, il y a également des appareils d’effarouchement des dauphins mais dont on ne sait pas s’ils produisent leurs effets, vu la mortalité que l’on constate, et puis ensuite nous verrons s’il faut prendre des mesures plus restrictives sur la pêche. »

Dauphin commun mort, avec des signes évidents de capture (17 janvier 2019)

Le journaliste propose des mesures restrictives, comme « l’interdiction de certains modes de pêche ou l’interdiction de certaines zones de pêche à certaines périodes de l’année ».

M. de Rugy atermoie. « Nous regarderons, à partir des expériences qui existent ailleurs, il y a ce qu’on appelle parfois des sanctuaires marins, ça ne veut pas dire que ce sont des endroits où il n’y a aucune activité humaine, mais il peut y avoir des mesures restrictives ; par le passé on a interdit les filets maillants dérivants, ça a été une bataille au niveau européen parce qu’il y avait justement une mortalité de dauphins. Donc il faut protéger les mammifères marins, vu cette mortalité, ça finit par mettre en danger, au-delà de l’aspect éthique, d’un point de vue écologique, la biodiversité marine. C’est mon devoir de la protéger et en même temps, évidemment, de regarder comment on peut combiner en mer les activités de pêche. »

Plan d’action : des mesures floues, pas de réelle protection

On a eu peur un instant que l’activité économique soit un tout petit peu contingentée, mais non.

Quant aux mesures légales un peu floues affirmées par le ministre, « par le passé on a interdit les filets maillants dérivants, ça a été une bataille au niveau européen », il faut mettre un peu les choses au point. A l’en croire, ce serait presque à mettre au crédit du ministère de la transition écologique, qui aurait vaillamment remporté cette victoire de protection contre les diktats de l’Europe. Le « on » est le résultat d’une bataille juridique menée par le GREC avec  FNE (rejoints par SOS Grand Bleu) contre l’Etat français, pour l’enjoindre de respecter les directives européennes : en effet l’Etat français voulait continuer à utiliser ces engins de pêche en Méditerranée en toute illégalité, avec une dérogation auto-proclamée. La bataille a amené le législateur français à s’aligner sur les interdictions européennes et interdire la thonaille ou « courantille volante ».

(https://lexis360.lexisnexis.fr/droit-document/article/environnement/10-2005/068_PS_ENV_ENV0510CM00068.htm#.XJisEaRCe01 « CE, 10 août 2005, n° 265034, n° 265035, Assoc. France nature environnement – Groupe de recherche sur les cétacés (GREC) : Juris-Data n° 2005-068803 (mentionné aux tables du Recueil Lebon) ». )

On oublierait presque dans quel sens et par qui la protection a été menée, à force de réécrire l’histoire.

Dauphin commun vivant et bien en forme … pourvu que ça dure !

Quant au fameux « programme de surveillance » qui daterait de très peu de temps, il va sûrement faire ses preuves – mais on sait cela depuis longtemps, et l’idée de mettre des observateurs à bord ne date pas d’hier, sauf qu’elle n’est pas inscrite dans la loi et a été appliquée de façon homéopathique par l’Etat français.

Ce qui est inscrit dans la loi, c’est autre chose : « L’interdiction de capture intentionnelle ne s’applique pas à la capture accidentelle dans les engins de pêche au sens du règlement (CE) n° 812/2004 susvisé » (l’arrêté du 1er juillet 2011 fixant la liste des mammifères marins protégés sur le territoire national et les modalités de leur protection NOR: DEVL1110724A, version consolidée au 25 août 2016).

On donne ainsi un blanc-seing aux pêcheurs en sortant explicitement la capture des cétacés du champ d’application de la loi de protection.

Programme de « surveillance », « programme de recherche » ne sont pas programmes d’action

Ce que l’on peut en retenir, c’est que tout le monde sait quelles sont les causes des morts en masse – la mortalité reste un terme abstrait, comme si c’était un phénomène à étudier – : même le ministre le reconnaît, il le dit lui-même. Difficile de nier : il y a des preuves filmées, des marques sur les cadavres, toutes les preuves possibles. Certes, on aurait pu refuser l’évidence. Non, courageusement, il la reconnaît. On peut aussi interdire ce type de pêche, la solution paraît aussi simple que radicale pour arriver au résultat souhaité. Mais on entend aussi qu’il ne veut prendre aucune mesure qui interromprait de quelque façon que ce soit la pêche au bar, essentiellement, qui se déroule entre décembre et avril. Gageons que si cette pêche saisonnière s’arrête dans quelques semaines, il s’en trouvera pour fanfaronner que la pêche a cessé pour sauvegarder les dauphins…

Dauphin commun: femelle et son nourrisson. Longévité de 25 ans, si tout se passe bien …

Que faire jusque là pour sembler être efficace, malgré tout ? Prôner une démarche très moderne et très responsable : se défausser du problème sur les chercheurs de La Rochelle. Depuis que les dauphins morts s’accumulent, on peut raisonnablement supposer que Pelagis est déjà au courant, et que le laboratoire a déjà livré ses conclusions. Cela ne suffit pas : il faut en reprendre pour quelques mois (le temps que la pêche s’arrête toute seule), et l’an prochain, peut-être recenser de façon sûre toutes les références des « pingers » utilisés, et toutes sortes de données factuelles de cet ordre (encore faut-il être en mer pour les collecter), et tout retrouver, analyser, mesurer, photographier, autopsier, puis rédiger des rapports…

Bref, faire tout ce qu’on n’aurait pas fait jusqu’à présent… Et ensuite réfléchir aux éventuelles mesures à prendre. Du travail de chercheurs puis de politiques pour un bon bout de temps.

Pendant ce temps, l’hécatombe continue. On parle au futur de ce qu’il faudrait faire si, si…

Procrastination et effet Théodule

La solution actuellement choisie n’est pas une solution de protection. 100 000€, pour confirmer le type d’engin de pêche notoirement utilisé ou lister les bateaux déjà immatriculés, c’est plutôt généreux. Cet argent pourrait peut-être permettre de trouver d’autres accompagnements pour les pêcheurs, ou chercher ce que l’on ignore vraiment.

« Pas de mesures immédiates mais une continuation des expertises d’ici la fin de l’année » lit-on encore dans les colonnes de France 3. « En attendant la fin de cette période d’étude et une éventuelle prise de décision, le laboratoire Pelagis de la Rochelle a vu sa dotation augmenter de 100 000€. » « Je souhaite qu’on poursuive le travail de connaissance scientifique de ce phénomène », a affirmé le ministre devant les chercheurs, appelant à une « analyse complète et approfondie de la situation ».

Dauphin commun tué dans un chalut pélagique censé attraper du Bar, un parmi des milliers

On en revient décidément au grand sens politique de De Gaulle : « Si vous voulez enterrer un problème, créez une commission. »

C’est ce qui est fait ici : créez un programme de recherche Théodule, vous gagnerez quelques saisons de pêche. On ne peut pas s’y résigner ? mais si, mais si. Encore quelques compromissions et on y arrivera très bien. Quant à protéger les dauphins, c’est-à-dire éviter qu’ils ne meurent en pure perte dans les filets, c’est évidemment une autre affaire. Après les rodomontades, les affaires continuent.

La Science vient-elle toujours au secours de la protection – ou dans certains cas est-elle brandie à la place de la protection ?

Odile et cetaces.org