Mortalité de dauphins dans le golfe de Gascogne (IV)

  • Post category:Atlantique

Mortalité par captures : un ou plusieurs problèmes ?

Les phénomènes d’échouages massifs liés aux captures sont anciens sur la façade atlantique : dès 1989 et 1991, le RNE signalait des épisodes remarquables de découvertes de cadavres de dauphins communs et de petits delphinidés (Collet et Mison, 1995). Ces épisodes se produisaient déjà pendant l’hiver et le début du printemps : près de 600 dauphins échoués en quelques jours en février 1989, par exemple. Sans qu’une preuve statistique ait été apportée, ces séries suggéraient à l’époque la responsabilité des chaluts pélagiques dans le centre du golfe de Gascogne.

Le problème de la mortalité par captures était déjà grave il y a 25 ans. C’est grâce à ce genre de détail que l’on réalise que la France est en (longue) marche pour résoudre les problèmes de cétacés et de pêcheries …

Les interactions fatales entre les dauphins communs et les pêcheries sont fréquentes à travers le monde : on peut même affirmer qu’elles se produisent dès qu’il y des pêcheurs et des Delphinus dans le même secteur. Les cas souvent décrits sont ceux qui voient dauphins et pêcheurs cibler les mêmes proies, des petits poissons pélagiques de la famille des anchois, des sardines ou des maquereaux (Fertl & Leatherwood, 1997). Ces cas sont illustrés en Australie avec des sennes tournantes, en Nouvelle-Zélande avec des chaluts pélagiques utilisés pour le maquereau, sur la côte Est américaine avec des chaluts ciblant le maquereau et le calmar (Waring et al., 1990). Aux Açores, c’est l’association entre les dauphins et les thons, prédateurs de petits poissons pélagiques, qui cause les interactions, non létales, entre les thoniers et les dauphins. Dans le golfe de Gascogne, les éléments disponibles (Meynier et al., 2008; Spitz et al., 2013) suggèrent que les dauphins se nourrissent sur les mêmes proies que les bars ciblés par certains chalutiers pélagiques. Cependant, on regrette que des nouveaux résultats ne soient pas disponibles pour la période d’augmentation de la mortalité (post-2010) et à la bonne saison (de l’hiver au printemps, surtout). Encore une défaillance du système français.

Les interactions entre pêcheurs et Delphinus sont-elles aussi anciennes que la pêche ?

L’ensemble de la littérature scientifique indique sans ambiguïté que lorsque les dauphins communs se font prendre dans les chaluts ou les sennes tournantes, ils sont eux-mêmes très actifs, certainement en prédation. De plus, les probabilités de captures dans les chaluts sont maximales du crépuscule à l’aube et les captures semblent souvent se produire lors de la manœuvre de ‘haul-back’, lorsque le chalut s’affaisse sur lui-même, avant d’être remonté à bord. Dans le cas des sennes tournantes, les captures ont également lieu la nuit et la mortalité est régionalement très importante en Atlantique NE, comme au Portugal.

Les sennes tournantes à petits pélagiques sont localement très dangereuses pour les dauphins

Par contre, les interactions mortelles pour les dauphins communs sont peu documentées en ce qui concerne les filets calés, maillants ou trémails, au contraire de l’importante mortalité causée aux marsouins. Pourtant, une proportion significative de la mortalité de dauphins dans le golfe de Gascogne provient d’engins dormants, souvent disposés sur des profondeurs modérées: le rapport du CIEM de 2019 indique des fréquences de mortalité variant de 1 à 4 dauphins pour 100 opérations de pêche, selon les zones. Cette fréquence peut sembler faible mais elle doit être multipliée par le nombre d’actions de pêche effectuées par une flotte de fileyeurs très nombreuse, ce qui suggère une mortalité de dauphins se chiffrant sans doute à plusieurs milliers, dans le golfe de Gascogne et en Manche Ouest.

Des centaines de fileyeurs investissent quotidiennement le golfe de Gascogne pour pêcher toutes sortes de poissons … et chaque année ils capturent des milliers de dauphins et marsouins

Le cas des captures dans les filets calés soulève encore plus de questions que celui des chaluts. Au Portugal, l’ampleur de cette mortalité de dauphins est similaire à celle causée par les sennes tournantes; dans le golfe de Gascogne, on ne connait pas exactement la gravité du problème faute d’observations suffisantes. La question principale est : les dauphins communs se prennent-ils dans ces filets fixes par inadvertance (ceux-ci sont peu ‘visibles’ avec leur biosonar) ou bien suite à une action volontaire de prédation dans les filets ? La réponse conditionne largement le solutionnement du problème: dans le premier cas, il faudrait rendre les filets calés plus détectables par les dauphins, dans le second cas, c’est l’engin de pêche lui-même qui attire les dauphins.

Lorsque des cétacés ne ‘voient’ pas un filet calé, une solution technique permet de diminuer les captures : on dispose des balises acoustiques tous les 100 à 200 mètres tout au long du filet (qui fait en général un à plusieurs kilomètres). La mise en place de ‘pingers’ de signalement permet souvent de limiter les captures, c’est du moins ce qui a été démontré pour les marsouins en mer du Nord … et c’est une des préconisations de l’union européenne. Ce type de balise a été expérimenté au Portugal, pour les dauphins communs.

Une balise acoustique de signalement, ou ‘pinger’

Par contre, lorsque des dauphins sont attirés par un engin de pêche parce qu’ils savent que des proies y sont présentes, l’engin acoustique qui pourrait les dissuader d’approcher doit être cent fois plus puissant pour garantir une relative efficacité. Ces balises puissantes sont maintenant obligatoires pour les chalutiers français. Du coup, la balise acoustique est tellement bruyante qu’elle pollue tout l’environnement et peut devenir nuisible pour les cétacés : lorsqu’elles sont actives à grande échelle sur des centaines de filets … elles entraînent la désertion d’un habitat vital pour les cétacés. Souffrir de la faim ou prendre le risque d’une capture, quel choix cornélien pour des créatures protégées !

La confusion entre les deux principales catégories de balises acoustiques (pingers) est constante dans les medias, et fréquente dans les ‘milieux autorisés’. Dans notre prochain article, nous détaillerons un peu ces ‘pingers’ et les conditions de leur emploi …

Alexandre et cetaces.org