Mortalité de dauphins dans le golfe de Gascogne (II)

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Des éléments scientifiques pour comprendre … (2)

Le sujet de la connaissance de la population de Dauphin commun ressurgit sans arrêt dans les débats autour de la mortalité par pêche de cette espèce dans le golfe de Gascogne. Les données sont insuffisantes sur de nombreux points, notamment sur la question de l’abondance de l’espèce :

Des dauphins par milliers … mais combien ?

Dénombrer un petit groupe de dauphins près des côtes semble facile … mais sur une superficie grande comme la France ?

Pourtant, depuis 2007 plusieurs prospections à grande échelle ont eu lieu, le dernier programme en date étant SCANS-3, une grande opération menée avec des financements européens.

La prospection européenne CODA de 2007 fut la première à apporter des éléments tangibles sur la distribution du Dauphin commun au grand large

Au moins trois difficultés se présentent pour chiffrer la population de cétacés en pleine mer, dont deux n’ont pas été résolues à ce jour dans le cas qui nous occupe :

d’abord, quelle est l’étendue marine sur laquelle on conduit l’opération de ‘recensement’ :
Cette surface de référence doit contenir la population sur laquelle s’exerce la mortalité accidentelle. On sait que Delphinus delphis est présent dans toute l’étendue tempérée de l’Atlantique nord, mais on ignore quelle est la distribution de la population qui fréquente le golfe. On ne connait pas l’unité de population qui est décimée en hiver sur le plateau du golfe de Gascogne. Pour pallier temporairement cette difficulté, on pourrait par exemple utiliser les limites géographiques internationales du golfe de Gascogne, mais cette solution serait arbitraire, de même que celle consistant à utiliser les zones économiques exclusives des États pour délimiter les unités de population.

Le golfe de Gascogne des hydrographes (défini comme se trouvant à l’Est de la ligne représentée sur cette carte) est beaucoup moins étendu que l’aire de distribution des dauphins qui fréquentent cette même région

– la seconde difficulté, d’ordre pratique, est liée à la première :
Elle résulte des grands déplacements saisonniers effectués par les Dauphins communs dans la ‘grande’ zone golfe de Gascogne. L’abondance de la population présente dans la zone de mortalité doit être évaluée en hiver, lorsque les captures dans les pêcheries sont au maximum, mais les conditions de prospection sont alors très mauvaises. Cette difficulté se résout en optant pour des prospections visuelles aériennes : nécessitant peu de personnel, cette méthode a l’avantage d’être rapide, au contraire d’une prospection par bateau. Elle permet d’obtenir un résultat en mettant à profit les quelques semaines de beau temps hivernal. Les prospections SAMM de 2011-2012, effectuée par Pelagis-La Rochelle ont offert ainsi une image nette du changement saisonnier de distribution.

Le
Les prospections SAMM de 2011-2012 donnent une image claire de la variation saisonnière de la présence des Dauphins communs sur le plateau (hiver en bleu, été en orange)

D’après Laran et al. (2017), l’abondance de ‘petits delphinidés’ sur le plateau du golfe de Gascogne s’élèverait à environ 179 500 individus en hiver contre 66 800 seulement en été, avec une incertitude (coefficient de variation) de 32% dans les deux cas. La très grande majorité de ces petits delphinidés du plateau sont probablement des Dauphins communs.

– la troisième difficulté est d’ordre méthodologique et concerne les données issues des prospections aériennes, méthodologie qui a été choisie pour établir périodiquement les bilans d’abondance dans les ZEE françaises. Par principe, les méthodes de transect linéaire (bateau ou avion) ne donnent pas des résultats exacts, « certains » (ce qui est impossible dans ce domaine), mais des estimations statistiques : on considère qu’une abondance estimée avec une marge d’incertitude de +/- 30% est un résultat d’excellente précision.
Par contre, une estimation d’abondance fiable doit être ‘juste’, c’est-à-dire n’être affectée par aucun biais. Or la technique de prospection aérienne est très sensible au biais de ‘disponibilité’ : en effet, la proportion de cétacés qui est en plongée n’est pas détectée par les observateurs, donc le nombre de dauphins ‘manqués’ doit être obtenu par une méthode de correction particulière.

Les dauphins ne passent pas tout leur temps à sauter : pendant certaines activités de chasse, ils peuvent sonder plusieurs minutes.

D’autre part, une proportion importante des ‘petits dauphins’ n’est pas identifiée au niveau de l’espèce (l’hésitation se fait en pratique entre Dauphin commun et Dauphin bleu et blanc). Ces observations non identifiées demeurent des ‘poids morts’ dans les estimations ; elles impliquent que les estimations d’abondance de « Dauphin commun sûr » sous-évaluent le nombre réel d’individus de cette espèce.

Les conditions de prospection ne permettent pas forcément une identification certaine de l’espèce de dauphin … il arrive aussi qu’un groupe inclue deux espèces !

Par exemple, à l’issue de la prospection SCANS-3 de l’été 2016, il a été estimé sur la zone de plateau du golfe de Gascogne une abondance de 92 900 Dauphins communs et 61 700 petits dauphins non identifiés (Hammond et al. 2017).

Distribution estivale du Dauphin commun issue du programme SCANS-3 (Hammond et al. 2017) ; on pourra noter certaines différences avec la carte SAMM

Deux constats résultent de ce tour d’horizon : d’une part, on ne dispose pas à ce jour d’estimation fiable de l’abondance de Dauphin commun dans le golfe de Gascogne, ni en été ni en hiver. Un des objectifs prioritaires des recherches sur cette espèce devrait être de déterminer l’extension spatiale de la population qui est impactée par la mortalité, de manière à en assurer le suivi dans le temps, face aux mortalités par pêche, mais aussi aux autres menaces anthropiques, comme l’emprise croissante des éoliennes offshore sur leur domaine vital.

Les Dauphins communs en prédation de surface, aux Açores

D’autre part, en raison de la précision inhérente aux méthodes de ‘recensement’, il sera très difficile d’obtenir un chiffrage de l’abondance qui puisse alerter sur une baisse annuelle de la population de quelques % (consécutive à la mortalité causée par les pêcheries). La question de la fréquence des opérations de ‘recensement’ se pose également : il est évident qu’un intervalle de temps de 10 ans est incompatible avec un suivi efficace. Une périodicité bisannuelle ou triannuelle doit être envisagée.

Une des délicatesses consiste à évaluer l’effectif de chaque groupe rencontré, que ce soit en bateau ou en avion. Par beau temps, l’avion permet un comptage assez précis, aidé par la photo.

Enfin, quel que soit le cas, le point crucial de la comparabilité des abondances à des périodes successives demeure un sujet extrêmement difficile, qui ne peut être résolu que si les zones prospectées sont (1) toujours les mêmes, (2) suffisamment vastes, et (3) si les estimations sont réalisées de manière indiscutable afin de corriger les biais propres à chaque technique de prospection.

Alexandre et cetaces.org

Références :

  • Hammond P.S. et al., 2009. Cetacean Offshore Distribution and Abundance in the European Atlantic (CODA). Draft project report : 43 pp.
  • Hammond P.S., C. Lacey, A. Gilles, S. Viquerat, P. Börjesson, H. Herr, K. Macleod, V. Ridoux, M.B. Santos, M. Scheidat, J. Teilmann, J. Vingada & N. Øien, 2017. Estimates of cetacean abundance in European Atlantic waters in summer 2016 from the SCANS-III aerial and shipboard surveys. Draft report : 39 pp.
  • Laran S., Authier M., Blanck A., Dorémus G., Falchetto H., Monestiez P., Pettex E., Stephan E., Van Canneyt O. & Ridoux V. 2017. Seasonal distribution and abundance of cetaceans within French waters – Part II: The Bay of Biscay and the English Channel. Deep-Sea Research Part II, 141: 31-40.