Régression démographique sur l’archipel Crozet

Dans le sud de l’océan Indien, aux îles Crozet, se maintient une population d’orques (Orcinus orca) qui a récemment subi de fortes régressions. Cette population, pour la première fois décrite par un naufragé en 1826, est étudiée en permanence depuis les années 80 ; elle est composée d’animaux appartenant à l’écotype A.

.

Les différents pods sont de taille assez petite et ont une alimentation variée, poissons, éléphants de mer (Mirounga leonina), manchots (Eudyptes sp.), baleines franches (Eubalaena australis) et autres cétacés. Alors que certains groupes restent auprès des îles en permanence, d’autres n’y mettent jamais les nageoires et d’autres encore font des allers retours entre les différentes zones (jusqu’aux îles Kerguelen et Marion).

.

Ces orques ont prospéré pendant des siècles dans cet archipel du bout du monde, et forment l’une des deux populations au monde (avec celle d’Argentine) connues pour pratiquer l’échouement volontaire afin de capturer des pinnipèdes. Cette technique est enseignée par les femelles à leurs petits pendant les premières années de leur vie. Vers les 4/5 ans ceux-ci sont capables d’effectuer leurs premiers essais, les premières captures interviennent vers 5/6 ans.

.

Cette technique n’est toutefois pas sans risque, et entre 1963 et 1991 cinq jeunes et un adulte ont été retrouvés échoués sur les plages. Ce long apprentissage peut expliquer le faible taux de natalité de ces orques, alors que leurs cousines résidentes canadiennes chassent et mangent leurs saumons comme des grandes à l’âge de 2 ans. En effet, les chercheurs suggèrent que la technicité de l’échouage nécessitant un investissement important de la mère, et des autres membres du pod, cela pourrait être une cause du faible taux de natalité. A Crozet, les jeunes restent étroitement liés à leur mère jusqu’à 7 ans, contre moins de 3 ans pour les orques résidentes canadiennes.

.

L’estimation d’abondance de la population fréquentant les côtes de l’île de la Possession (Crozet) était de 93 individus (SE = 6.8) en 1988-1989 et de 43 en 1998-2000 (SE = 4.5). Toutefois l’émigration de certains pods vers d’autres contrées n’est pas à exclure. Plusieurs facteurs successifs expliqueraient la régression de cette population.

.

La pêche baleinière jusque dans les années 70-80 avait gravement amoindri une de leurs sources de nourriture. Puis entre 1970 et 1990, la population d’éléphants de mer a chuté de 70% (avant de recommencer à croître en 1998). En 1996, l’homme ayant pratiquement épuisé les stocks de poissons ‘historiques’ découvre que la légine australe (Dissostichus eleginoides) est très bonne, ce qui entraîne une ruée des pêcheurs, légaux ou pas, vers les eaux de l’Antarctique.

.

Les orques des Crozet associées à celles de l’écotype D (récemment découvert) strictement hauturières apprendront en moins d’un an à décrocher les poissons des lignes à légine. Une efficacité qui leur vaudra d’être récompensées à coups de fusils et de dynamite. Le massacre, aux Crozet du moins, sera stoppé en 2002 par la Marine Nationale et l’embarquement de surveillants des pêches sur les chalutiers légaux.

.

De son côté, l’association Sea Shepherd a fait la chasse aux pêcheurs illégaux de légine dans le sanctuaire Antarctique durant l’hiver 2014-2015. Ce qui se serait soldé par le sabordage d’un chalutier au large de l’Afrique et l’arraisonnement des autres dans des ports où ils s’étaient cachés.

.

En 2014, malgré l’expansion de la population d’éléphants de mer, seuls 33 individus ont été formellement identifiés nageant le long des côtes des différentes îles de l’archipel, alors qu’ils étaient 47 en 2010 : des pods ont carrément disparu, alors que d’autres ont vu leurs effectifs s’éroder.

.

Il y a lieu de s’interroger sur le devenir de ces populations, qui malgré l’éloignement, restent sensibles à l’impact humain. Surtout si les études génétiques futures montrent une fragmentation des populations entre des pods appartenant à différents écotypes et sous-espèces, dont on sait qu’ils ont du mal à communiquer et à se mélanger.

.

Cette fragmentation liée à un faible taux de natalité ne nous permet pas d’envisager sereinement l’avenir de ces orques.

Copyright: Gilles Boyer et cetaces.org, tous droits réservés.

Note du web-éditeur: les photos qui accompagnent cet article ont été prises par le GREC dans l’archipel de Vancouver.

Sources

(la plupart des références peuvent être consultées sur les sites correspondants au premier auteur)

Guinet  C., 1991. L’orque (Orcinus orca) autour de l’archipel Crozet – Comparaison avec d’autres localités. Revue d’Ecologie (46)4: 321-337.

Guinet C., J. Bouvier, 1995. Development of intentional stranding hunting techniques in killer whale (Orcinus orca) calves at Crozet Archipelago. Canadian Journal of Zoology 73: 27-33.

Pitman R.L., J.W. Durban, M. Greenfelder, C. Guinet , M. Jorgensen, P.A. Olson, J. Plana, P. Tixier, J.R. Towers, 2010. Observations of a distinctive morphotype of killer whale (Orcinus orca), type D, from subantarctic waters. Polar Biol DOI 10.1007/s00300-010-0871-3: 4pp.

Poncelet E., C. Barbraud, C. Guinet, 2010. Population dynamics of killer whales (Orcinus orca) in the Crozet Archipelago, southern Indian Ocean: a mark-recapture study from 1977 to 2002. J. Cetacean Res. Manage. 11(1): 41–48.

Tixier P., N. Gasco, C. Roche, C. Guinet. Photo ID catalogue 2010 – Killer Whales of the Crozet islands. Centre d’Etudes Biologiques de Chizé, CNRS 79360 Villiers en Bois.

Tixier P., N. Gasco, C. Guinet. Photo ID catalogue 2014 – Killer Whales of the Crozet islands. Centre d’Etudes Biologiques de Chizé, CNRS 79360 Villiers en Bois. lien pdf